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Cultiver la relation enfant-nature

Anne-Louise Nesme est formatrice dans le champ éducatif et médicosocial, sociologue consultante et directrice pédagogique de la formation continue en Sciences humaines et sociales à l’Université catholique de Lyon. A l'occasion de la publication de son ouvrage "Cultiver la relation enfant-nature. De l'éloignement à l'alliance", nous l'avons rencontrée pour échanger sur ce sujet.

AL Nesme

Pourquoi avoir écrit ce livre ? Quel a été le déclic d'écriture ?

J’ai toujours été intéressée par le sujet. Fille de paysans militants, j'ai été sensibilisée très tôt aux questions de rapport à la nature, avec une forte dimension politique. Ensuite, cela fait longtemps que je suis dans des engagements du côté de l'éducation populaire ou que j'adhère, par exemple, à un jardin partagé. Avec mes 3 enfants, je me suis très vite demandée si j'allais pouvoir supporter de les voir grandir en ville et, du coup, j'ai investi tout un tas d'expériences avec eux pour éviter qu'ils soient coupés de leurs racines paysannes et de leur lien à la nature.
Ça, c'est mon « arrière-pays ».

Et puis, ce qui m'a fait écrire ces dernières années, c'est une expérience de jardinage dans une école maternelle. Je me suis alors rendue compte qu'il y avait un recul par rapport à ce que j'avais observé il y a une vingtaine d'années lorsque j’animais des ateliers Terre avec des enfants, dans une MJC.
Il y a eu cette surprise de voir des enfants qui, pour certains, n'arrivaient plus à mettre les mains dans la terre et surtout pour la plupart d'entre eux étaient éloignés de ça. Par exemple, pour certains, la surprise était grande de pouvoir toucher des graines. Il ne s'agissait pas ici que de la question du propre et du sale mais bien de la question du familier avec le fait d'être dehors, pieds nus et/ou mains dans la terre, nez sur le compost…

J'ai eu envie de rassembler les réflexions, les sources, les ressources

Je me suis alors d'abord mise à écrire pour moi faisant des liens avec ce que j'avais étudié par ailleurs, ce que je lisais dans ma pratique de formatrice dans le champ éducatif. Je me suis rendue compte en écrivant, en lisant de manière plus approfondie qu'il y avait une grande dispersion des approches et j'ai eu envie de rassembler les réflexions, les sources, les ressources.
Ensuite, je me suis passionnément laissée attraper par l’écriture pendant une bonne année parce que c'est un sujet qui relie en quelque sorte « tous mes fils » : de la petite fille qui a grandi près d'une forêt avec beaucoup de liberté dehors, à l'animatrice terre potière de mes années de jeune adulte conduisant en parallèle ses études de sociologie et enfin à la formatrice dans le champ éducatif et socioculturel. Tout ça s'est peu à peu noué d’une certaine manière et j'ai eu l'impression de devoir aller au bout de cet assemblage.

Quelles sont ces marges de manœuvre, notamment en milieu urbain, dont vous parlez dans votre livre ?

Ces marges de manœuvre sont multiples. Déjà, la nature elle est là. C'est-à-dire que le sol fourmille de petites bêtes, qu'il n'est pas impossible de croiser des animaux complètement sauvages dans nos villes, dans nos parcs.
La nature et le sauvage existent donc aussi en ville. Il s'agit peut-être de composer avec cette réalité plutôt que de vouloir emmener les enfants dans des milieux beaucoup plus complexes et riches, même si cela reste bien sûr un idéal. En tout cas, l'un ne s'oppose pas à l'autre. Simplement, on ne pourra pas avoir ce qui m'apparaît être une nécessité - c'est-à-dire des rencontres régulières - si on vise uniquement cette idée d'activité dans des milieux riches et complexes, parce que on ne peut pas en étant urbains toujours aisément les emmener en forêt par exemple.

En revanche, on peut déjà résister et militer pour que nos cours d'écoles soient « débitumisées » et ça je crois qu'on peut tous le faire qu'on soit parents ou professionnels.
Et puis ensuite, j’interroge la manière dont on aiguise le regard, le nôtre et celui des enfants. Je parle ici d'observation mais cela est tout aussi vrai de l'écoute.

La manière dont on en parle, la manière dont on va s'aligner sur la curiosité des enfants sont aussi des éléments de langage et de postures que l'on aurait à cultiver davantage

Dans le chapitre intitulé "De l'intérêt des fissures", je dis que bien souvent même à portée de poussettes, ou de petites mains, ou de petits yeux, on a des occasions d'observer le vivant dans nos villes. Cela peut donc se partager très tôt. Ce qui requiert chez les adultes de prendre le temps, de se mettre à la hauteur, de ne pas être dans une logique de captivité non plus (en voulant cueillir, emmener ce qui est observé). Ce n'est pas forcément parce qu'on observe qu'on prélève : ça, c'est déjà de l'éducation à l'environnement. La manière dont on en parle, la manière dont on va s'aligner sur la curiosité des enfants sont aussi des éléments de langage et de postures que l'on aurait à cultiver davantage. C'est pour cela que j'en fais un élément qui prend de la place dans les formations que je conduis. Cela se traduit, par exemple, par le fait de leur proposer d'aller par eux-mêmes découvrir ce qui se passe au pied d'un arbre, ce qui se passe dans une haie et de construire avec eux et à leurs rythmes plus qu'aux nôtres, avec leurs objets de curiosité plus qu’avec les nôtres, de les suivre pour, à certains moments, mieux les guider (dans la compréhension de ce qu'ils découvrent).

Nommer c'est assurément se donner les moyens de se rapprocher intimement de ce qu'on observe

Le jeu libre et l'exploration libre sont extrêmement fructueux mais je crois que c'est dans cette oscillation de présence et dans un « mouvement ascendant » - de la curiosité de l'enfant jusqu'au savoir de l'adulte - que vraiment on peut nourrir, non seulement un intérêt, mais aussi une approche plus fine chez les enfants, notamment en leur permettant de mieux identifier les espèces. On sait bien que nommer, c'est aussi affiner la manière dont on écoute, dont on apprécie la richesse des formes de vie avec qui nous cohabitons... Et en tout cas, nommer c'est assurément se donner les moyens de se rapprocher intimement de ce qu'on observe. Et là par exemple, les éducateurs à l'environnement ont des compétences qu’on ne retrouve pas dans le reste de la communauté éducative ou rarement. Dans cet aller-retour entre l'enfant et l'adulte, ces savoirs-là sont extrêmement précieux.

Ces marges de manœuvre vont donc d'après moi piocher dans des domaines de notre quotidienneté qui sont très divers allant du langage jusqu'à nos rapports à l’alimentation ou notre idée de "loisirs", en passant par tout un tas d'autres supports et notamment tout ce qui va permettre des activités poétiques, créatives qui entre autres stimulent l'intelligence de la main.

Vous mettez en lumière le rôle de médiateur de l’éducateur.trice...

Les éducateurs permettent de mettre des mots, de construire du sens, de mieux comprendre les interrelations qui existent dans ce vaste tableau constitué de tout un tas de fils complexes. Et si l'enfant peut s'intéresser de lui-même à l'un d'entre eux, je pense qu'il a besoin d'adultes pour comprendre ce qu'il en est de l'interdépendance de ces fils.
Pour rentrer dans la complexité, il a besoin, non pas qu'on le dirige, mais peut-être qu'on l'accompagne et en certains moments qu’on le guide.
Et puis, le fait que ces professionnels soient porteurs de propositions mobilisant, la plupart du temps et tout à la fois les sens dans des activités régulières et en groupe me parait essentiel car ces 3 dimensions réunies permettent un enrichissement complet pour tous les enfants.

Je crois dans le changement par le désir, le plaisir qui se mue en projet. Et pour susciter le désir chez l'autre, les éléments de langage jouent un rôle clé.

Pouvez-vous nous en dire plus sur l’importance du langage verbal et non-verbal ?

Cela fait maintenant nombres d'années que je réfléchis plus particulièrement à ces éléments de posture et de langage au bénéfice des enfants. Je crois dans le changement par le désir, le plaisir qui se mue en projet. Et pour susciter le désir chez l'autre, les éléments de langage jouent un rôle clé. Par conséquent si, par exemple, on convoque la nature sous ses aspects dérangeants ou ses aspects risqués, il est peu probable que l'on donne l'élan à un enfant pour aller jouer, sereinement, avec des éléments de nature.
Pour beaucoup d'entre nous, ce que j'évoque-là relève du « bon sens ». Pour autant, pris dans des réflexes, dans des intentions certainement positives, dans une représentation de ce qu'est une « bonne implication » d'un adulte, de parent ou de professionnel... nous sommes parfois un peu trop prévenants voire omnipotents. Il est ainsi bien fréquent que dans notre façon d'être, nous voulions prévenir alors que nous prédisons. Et cela n'a pas les mêmes effets.
Donc il s'agit notamment de trouver un équilibre subtil entre le fait d’informer et décrire les possibles situations délicates - parce que la nature est effectivement un espace qui n'est pas sans hostilité et sans risque – sans pour autant transmettre nos peurs, contagieuses, aux enfants.


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