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Naturalité : l’exemple des forêts

En Europe, une résolution récente du parlement européen (février 2009) sur les « wilderness areas » (zones vierges ou à haute naturalité) invite la Commission à concevoir une stratégie communautaire pour mieux les protéger ou les restaurer. En Rhône-Alpes, une réserve intégrale de plus de 2 000 hectares a été mise en place dans le Vercors par l’ONF. L’accord signé par tous les partenaires de la forêt de la région en 2010 (ONF, Forêt privée, Communes forestières, Forêts sauvages, FRAPNA, Cora) pour « la constitution d’un réseau de forêts en évolution naturelle en Rhône-Alpes » permet d’envisager des réalisations avec les propriétaires forestiers, privés comme publics.

Photo GRAINE ARA

Mais de quoi parle-t-on quand on évoque la naturalité des forêts ? Quels sont les concepts scientifiques et idées soutenant ces réalisations ? Quels sont les enjeux ?

Le concept de naturalité vise essentiellement à expliciter et qualifier la nature et ses fonctionnements (Vallauri 2007, Vallauri et al. 2010).
Mais ce faisant, il nous questionne inévitablement aussi sur notre humanité, au travers des notions associées d’empreinte humaine et de sentiment de Nature. Cet article présentera donc successivement ces trois notions appliquées à la forêt.

La culture occidentale laisse aujourd’hui une empreinte significative et globale. Le taux d’extinction des espèces est mille fois plus rapide depuis le début du néolithique.

La naturalité : le moteur silencieux des forêts

L’originalité d’un écosystème forestier est à mettre en relation avec quatre caractéristiques.

  • Sa forte biodiversité. En Europe une forêt naturelle tempérée peut accueillir plus de 5 000 espèces sur quelques centaines d’hectares seulement.
  • Son organisation spécifique en paysages, habitats, micro-habitats… organisation qui est indissociable de sa désorganisation, d’où le rôle primordial des tempêtes ou du bois mort par exemple.
  • Sa complexité de fonctionnement, par perturbation, flux de gènes, flux de matières, relations trophiques et biogéochimiques… qui s’échelonne sur le temps long.
  • Sa spontanéité qui conduit un écosystème forestier naturel à s’autoproduire, s’autorégénérer, s’autoréguler, s’autodésorganiser.

Ce sont bien principalement ces deux dernières notions que le concept de naturalité réintroduit aujourd’hui dans les discussions sur la biodiversité (Schnitzler, 2002).
En forêt, mais aussi en haute montagne, la naturalité est une notion sans doute plus évidente à expliquer et à utiliser que dans d’autres écosystèmes. La question des très vieux arbres et du bois mort est une illustration concrète du concept (Vallauri et al., 2005). Elle ne doit pas cacher ses autres multiples facettes (ancienneté, libre évolution, continuité dans l’espace, indigénat, intégrité des guildes d’espèces, notamment celles des grands herbivores et carnivores…). La naturalité est un concept intégratif. La naturalité d’une forêt ne se réduit pas à un nombre d’espèces ou un nombre de vieux arbres, c’est un gradient complexe.
De nombreuses espèces (oiseaux cavicoles, insectes, lichens, mousses, grands carnivores ou herbivores) dépendent d’une ou plusieurs facettes de la naturalité.

L’empreinte humaine sur les forêts

Toutes les cultures n’ont pas le même impact. La culture occidentale laisse aujourd’hui une empreinte significative et globale. Le taux d’extinction des espèces est mille fois plus rapide depuis le début du néolithique (une espèce pour mille par an). L’empreinte des activités humaines est durable et peut conduire à l’effondrement local d’une société (Diamond, 2006).
En Europe, les forêts sont désormais en majorité dites semi-naturelles ; certaines régions sont constituées principalement de plantations industrielles artificielles (Landes de Gascogne ou Portugal par exemple). Mais près de 9 millions d’hectares de forêts sont encore considérés comme « non modifiés par l’homme », pour la plupart dans la Fédération de Russie et les pays scandinaves.
En France, il existerait environ 30 000 hectares de forêts subnaturelles, soit 0,2 % de la surface forestière nationale actuelle.
En Rhône-Alpes, l’histoire a marqué les forêts. Toutefois, depuis un siècle maintenant celles-ci ont montré que leur restauration est possible en partie, aidée ou non par le forestier. Les forêts les moins accessibles aux engins mécanisés, sésame de l’exploitation aujourd’hui, regagnent de leur maturité et forment une trame indispensable pour la biodiversité. Le potentiel de Rhône-Alpes est en la matière l’un des plus important de France.

Le sentiment de Nature dans les forêts

Le sentiment de Nature synthétise les relations physiques, sensibles ou mentales entre l’Homme et la Nature. Il s’approche par les sciences humaines (psychologie, sociologie, anthropologie), au travers de l’analyse des expériences, perceptions et représentations.
Le sentiment de Nature est un domaine peu étudié 0en France, malgré l’utilité démontrée pour la revitalisation de l’humain et l’amélioration de sa santé
(Boisson 2008, Romanens et Guérin 2010).
Chaque individu possède sa propre sensibilité et percevra une part des sentiments de Nature variable en fonction de son humanité profonde du moment, du contexte culturel dans lequel il vit et de son état de conscience. Ceci est important à considérer, y compris pour comprendre le débat parfois vif entre techniciens. Chaque personne ou spécialiste perçoit « sa nature ». Celle du forestier sera différente de celle de l’entomologiste, de l’artiste ou du simple promeneur. Comprendre les perceptions des autres est donc primordial pour le gestionnaire forestier tout autant que pour l’éducateur.
Or en matière de forêt à haute naturalité, la culture française est faible. Des auteurs comme Terrasson (1997) ou Génot (2003) se sont attachés à illustrer l’implication de ce fait pour les gestionnaires. L’existence d’une nature libre et sauvage dérange encore, voire fait peur (Dodelin & Le Quéau 2004, Terrasson 1997). Mais, pour le plus grand nombre, malgré tout, la forêt (avec la haute montagne et la mer) demeure l’archétype du « sauvage ». C’est sans doute révélateur d’un paradoxe entre, d’une part, l’ignorance du degré réel de naturalité des forêts en Europe et de la faible conscience de l’empreinte écologique de notre culture et, d’autre part, un besoin vital et primordial de nature (Boisson 2008, Romanens et Guérin 2010).
3,6 % des forêts françaises sont prioritairement consacrés à l’accueil du public (DGFAR 2006). La demande satisfaite en France par les forêts est estimée à plus d’un milliard de visiteurs en 2001. Les forêts domaniales de Fontainebleau ou de Rambouillet, par exemple, accueillent chacune plus de visiteurs par an que le musée du Louvre ou la Tour Eiffel. Une gestion forestière imprudente peut réduire le sentiment de Nature pour certains publics. Organiser les besoins exprimés en fonction du sentiment de Nature recherché devrait conduire à initier des modalités de gestion innovantes. A cet égard, une grande forêt naturelle, comme l’Orgère en Savoie ou Païolive en Ardèche, valorisée d’un point de vue pédagogique et sensible, ne serait-elle pas plus utile pour la santé de nos concitoyens que n’importe quel « parcours santé » ?

Perspectives

Les défis écologiques d’aujourd’hui nous obligent à la fois à Repenser notre relation à la nature, à Rechercher de meilleurs systèmes de production, à Résoudre les problèmes pratiques que pose leur mise en œuvre, tout autant qu’à Réduire notre empreinte sur les milieux, à mieux Réutiliser et Recycler les matières que nous prélevons (6 R). S’inspirer de la naturalité des écosystèmes, mais aussi rendre équitable l’usage des ressources et services rendus par les forêts sont des enjeux réels.
La naturalité est le moteur silencieux des réalisations du sylviculteur. Travailler avec (et non pas contre) la résilience et la plasticité écologique du peuplement, les utiliser à son profit, les préserver voire les restaurer, cela permet au sylviculteur de faire faire par la nature une plus grande part des travaux. C’est un vecteur d’innovation vers des sylvicultures économes et productives. La prise en compte du sentiment de Nature dans la gestion courante concourt à améliorer l’acceptabilité sociale de la gestion (rendre la sylviculture acceptable ou invisible), mais également de mieux assurer les fonctions sociales des forêts (dont la fonction récréative).
Les réserves intégrales protègent les hauts lieux de naturalité. Ce sont l’une des grandes lacunes du réseau de protection des forêts françaises. Elles doivent être désignées en qualité et quantité suffisantes et être définies pour protéger des espèces, des habitats ou des processus écologiques clés difficilement compatibles avec une gestion productive. Chaque objectif assigné requiert une définition scientifiquement adéquate. En métropole, les très grands espaces forestiers strictement protégés (supérieurs à 10 000 hectares) afin de restaurer la grande faune et les fonctionnements à l’échelle du paysage sont insuffisants, notoirement en plaine.

Comprendre et faire comprendre ces notions de naturalité, d’empreinte humaine et de sentiment de Nature, ainsi que leurs utilités pratiques pour la société, est une tâche indispensable si l’on veut que nos concitoyens renouent sans équivoque avec la nature. Des actions d’éducation à la naturalité sont nécessaires. Des outils pédagogiques plutôt orientés sur la connaissance naturaliste existent (comme Hector l’arbre mort, produit en Rhône-Alpes – Morge et Vallauri 2009) ; d’autres sont à imaginer sur des dimensions plus sensibles de la question.

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